Grosclaude ou la tension maîtrisée

Au sujet d’une exposition;Galerie Anton Meier, Genève 1984

Moins âpres, moins excessives que précédemment, ses oeuvres continuent pourtant d’entraîner le spectateur dans un maelström infernal.

Une trace dynamique qui se heurtait à l’intransigeance d’une forme géométrique. Une tête emmanchée d’un long cou se dressant dans la tourmente de lignes virevoltantes qui l’assaillaient. Un cri qui s’engluait dans un fond d’acryliques glauque. Grosclaude, il y a quelques années, clamait ses méfiances, ses révoltes et ses défis avec outrance. Graphiquement, les oppositions étaient nettes, se réduisaient à des confrontations tranchées et dites en quelques signes, en quelques figures. C’était formulé sèchement, sans fioritures. L’univers peint était glacial. Dans les dessins, la mine de plomb était alors presque la seule à argumenter et tout se réglait à peu près exclusivement entre le noir et le blanc. Les couleurs, plutôt rares, ménageaient les transitions. Peu à peu, elles ont pris du corps. Mais tout en tempérant les emportements, elles ont installé des zones agitées par un remuement plus inexorable encore. Les luttes sont devenues plus sourdes.

Les propos de Philippe Grosclaude s’énoncent maintenant en termes moins âpres. Non que les écartèlements qui le tiraillaient le déchirent moins. Mais son langage paraît ne plus devoir recourir à autant d’excès pour notifier sa puissance. L’organisation plastique y supplée de meilleure manière. Surtout, les affrontements n’apparaissent plus aussi personnalisés. Grosclaude a dépassé ou plutôt est revenu en deça de la dépense d’énergie pure, du jeu d’escrime contre ses propres angoisses. Une translation s’est produite vers la transcription de tourments, d’oppressions, de luttes plus vastes, plus diffuses, où le spectateur se sent davantage englobé, impliqué. Les propositions esthétiques se sont d’ailleurs faites à son endroit moins rébarbatives. Elles ne se dédisent cependant point. Elles l’enveloppent plus sournoisement. Elles assènent leurs coups moins directement, sans pourtant les enrober. Sans tomber dans le travers de la séduction, elles ménagent aux regards plus d’alternances. Les compositions sont moins abruptes. L’occupation de l’espace est plus richement meublée, les nuances sont plus diversifiées.

Les tons ont acquis une réelle profondeur, la main de l’artiste laissant entrevoir le travail du pastel en ses multiples couches, avec ses reprises, ses surajouts. L’amplitude différente des traits indiquant presque comment le geste a fait « monter la mayonnaise ». Richesse de matière qui s’accompagne judicieusement d’une diversification des ingrédients. Des particules, des vibrions, des points, des gros grains viennent truffer certaines zones, contrbuant à augmenter l’impression de dynamisme, roulant l’être humain dans un maelström de plus en plus infernal. On pourrait croire que Grosclaude succombre au courant néo-impressionniste actuel. Il ne lui doit rien. Son répertoire de signes, les éclatements qui dispersent les énergies, les étoiles qui filent au travers de la composition existaient chez lui bien avant. Comme un dompteur peut le réussir après un patient travail, sa dlmonstration est toute de tension maîtrisée mais d’autant plus fascinante, alors que ceux auxquels on voudrait les assimiler s’abîment en purs gaspillages.

 

 Philippe Mathonnet
(Journal de Genève – 8 mars 1984)