Le secours

Vous vivez en ce début de XXIe siècle. Il y règne du bruit, de la vitesse, de la publicité, de la guerre, du mépris, de l’arrogance, du jeu criminel – et secrètement, par-devers tout cela, notre solitude intime au milieu de la foule, notre énergie machinale qui nous précipite en d’absurdes tâches, notre inculture face à l’Autre, nos jouissances volatiles et nos chagrins qui s’étirent, notre peur de vieillir et notre inaptitude à la mort: une désunion systématique des choses anciennes et des choses nouvelles.

Vous vous demandez dans ces circonstances: mais qui suis-je, au fond? quel est mon être vrai? quels sont ma maison, ma ville, mon pays? Si tout cela n’était qu’échos, masques et reflets? Si les rues qui m’environnent, l’alignement de leurs toits et l’envers de leurs façades, n’étaient que les éléments d’un décor illusoirement utile à mon habitat? Si mon passage dans l’Histoire des humains n’était que le fil d’un tissu général élaboré par le hasard, et mes congénères que le signe d’un amusement extérieur à l’ordre humain?

Si vous en êtes à ce point, contemplez donc le travail de Philippe Grosclaude. C’est une suite d’images simples à décrire. Ici, des voûtes en enfilade, serties dans une architecture indéfinissable. Là, des motifs géométriques et des volumes cubiques au milieu d’une écume et d’une couleur évoquant la mer originelle. Ailleurs, des visages qui paraissent émaner d’un modèle archétypique, au front lisse surmontant un nez aquilin. Ou de simples masses fluides suggérant des êtes absents, disparus ou jamais nés. Tels sont les jeux de la présence humaine, en voie d’apparition et d’effacement perpétuels, au milieu de ses décors artificiels ou rêvés. Philippe Grosclaude atteste notre difficulté d’être au monde. Mais à mesure qu’il l’atteste, il vous aide (et s’aide) autant qu’il peut. Manquez-vous de ces repères qui vous définissent comme un être social au coeur de la Cité? Vous les découvrirez là, semés sur la toile. Avez-vous perdu quelques fragments de votre propre silhouette? Vous les apercevez juste à côté. A vous d’arpenter la matière peinte, et d’accorder librement ce que vous y voyez. Songez seulement que les représentations du passé s’articulent plus fidèlement le présent se connaît mal au point de ne pas indiquer son propre avenir. C’est le jeu de notre époque. Ouvrez donc l’oeil exactement comme il faut, sans espoir excessif, mais de manière aigèe, et vous reprendrez vie. Cet art, comme tout miroir, porte secours.

Christophe Gallaz Cat.: « Philippe Grosclaude », Musée des beaux-arts de la Ville du Locle, 2002


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