Les doutes et les forces de l’être humain jaillissent des oeuvres de Philippe Grosclaude

A propos de l’exposition au Musée des beaux-arts du Locle, 2002

BEAUX-ARTS – L’artiste genevois n’avait pas exposé en Suisse romande depuis huit ans. Mais, au Musée des beaux-arts du Locle, il montre qu’il a encore étoffé son talent, avec une palette de techniques, d’écritures et de propositions plus large que jamais.

Les doutes et les forces de l’être humain jaillissent des oeuvres de Philippe Grosclaude

Cela fait huit ans, depuis 1994, qu’aucun galeriste n’a montré le oeuvres de Philippe Grosclaude en Suisse romande. Mais voilà qu’une exposition au Musée des beaux-arts du Locle remet en lumière cet artiste genevois. Avec une soixantaine de travaux, réunissant grands pastels et monotypes, aussi habités que précédemment mais aussi pleins de renouveau. Où l’être humain se trouve toujours confronté avec lui-même, avec les contraintes qui le tiraillent. Des énergies et résistances qui sourdent des profondeurs.

Ces forces ne sont pas sans évoquer les tensions qui président à la création picturale. Ainsi, l’apprêt des couches de fond demande à l’artiste une longue préparation: entre douze et quinze glacis initiaux et autant de ponçages successifs. Ainsi obtient-il de ses grandes toiles le répondant que lui procurerait une feuille de papier n’absorbant pas mais réverbérant l’éclat de ses poudres de pastel. Un effet auquel Grosclaude tient particulièrement, concédant que « travailler lentement, il lui faut ce retour rapide, cette réponse technique et visuelle qui donnent l’impression que la lumière vient de derrière la toile ». Cette exigence du travail, cette discipline «du faire», comme le dit l’artiste, est importante pour lui.

Philippe Grosclaude oeuvre inlassablement, huit à dix heures par jour, parfois plus, samedi et dimanche compris, régulièrement. C’et une affaire de rythme et de rites. Et l’affaire ici tient de la méditation. Lui-même se voit comme « un moine qui accomplit son ministère ». Et si « la continuelle nécessité d’oeuvrer », comme il l’écrit en préambule du fascicule édité pour l’exposition locloise, consiste à « établir, à longueur de vie, sa propre relation au monde et tente de rendre compte des ébranlements que tout être subit dans sa traversée de l’existence », à la longue et avec l’âge – il est né en 1942 – s’engrange un gain d’apaisement. Là où, auparavant sur ses toiles, deux personnages opposés donnaient l’impression de s’affronter environnés d’étincelles, dans Transfert (2000), choisi pour l’affiche, ils semblent désormais échanger des ondes bénéfiques.

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Pour autant, Grosclaude n’en est pas à vagabonder dans l’irréel. Au contraire. Comme l’écrit Christophe Gallaz dans le texte intitulé Le secours, inséré dans le fascicule: « Philippe Grosclaude atteste notre difficulté d’être au monde. Mais à mesure qu’il l’atteste, il vous aide (et s’aide) autant qu’il peut. Manquez-vous de ces repères qui vous définissent comme un être social au coeur de la Cité? Vous les découvrirez là, semés sur la toile ». Et vous vous retrouverez à partager des sentiments. Vous serez à nouveau éberlué devant Les Orgues de Manhattan (2001) et la vision fumante de leurs restes effondrés. Ou enchantés par les trois masques superposés de Vert-Perù (1997), qui vous rattachent au plus large des patrimoines.

Mais attention, l’homme est son propre ennemi. Les architectures que l’artiste introduit dans ses compositions vantent la capacité de construction de l’humain, y compris son aptitude à se construire lui-même mais dans Ruche (2001), elles dénoncent sa complaisance à s’enferrer dans ses propres labyrinthes et vaines élucubrations. La solution? L’ouverture aux autres mentalités. C’est le message des visages négroïdes qui émergent des pastels de Groslcaude. A ses yeux, « le continent africain est celui de l’avenir, celui qui, par sa spontanéité et des potentialités qui ne demandent qu’à éclore, pourrait apporter les plus grands renouvellements ».

manhattan

L’artiste réclame d’ailleurs «la liberté de surprise». C’est une des fonctions de son recours aux monotypes, ces estampes obtenues par encrage d’une plaque de verre dont on ne peut jamais contrôler le résultat. Au même titre que les illustrations retravaillées par ordinateur – son site www. philippegrosclaude.com -, puis transférées sur la toile par report, lui permettent de brouiller les sensations. Philippe Grosclaude à la maîtrise d’un éventail et d’un mélange de technique et d’écritures (écumes de peintures, colorations contrastées ou en camaïeu, gestualité impatiente, tracés précis, estompe) qui redonne souffle et puissance à quiconque regarde ses compositions.

Philippe Mathonnet

Le Temps – mardi 7 mai 2002