Zurich « canonise » Grosclaude

A propos de l’édition de la monograohie « Pour un autre regard », 1994 et des expositions Zurich et Genève, 1994

L’artiste genevois fête avec éclat trente ans de peinture. Un grand éditeur alémanique publie une monographie, deux galeries l’exposent. En général, les mécènes ont joué le jeu.

Zurich ne rend pas hommage tous les jours à un artiste genevois. Ni même tous les ans. Par une sorte de grâce, Philippe Groslcaude bénéficie de ce coup de projecteur rarissime. Un important éditeur zurichois, Weltwoche-ABC-Verlag lui consacre une monographie. Parce que son texte colle au propos du peintre, un Prix Nobel qui réside sur les bords de la Limmat a même accepté qu’un extrait de l’une de ses oeuvres majeures, Masque et puissance (Ed. Gallimard) figure dans ce livre d’art: Elias Canetti pourtant n’aime pas tronçonner ses écrits. En même temps, avant d’atterrir dès le 14 avril chez Anton Meier à Genève, Grosclaude expose à la Galerie Arteba à Zurich.

Peindre «contre»

Ces démonstrations constituent le clou que le peintre genevois a commencé à enfoncer en 1964 dans une galerie de Sion. La monographie qui paraît aujourd’hui, due à la plume de Françoise Jaunin comble ce que ne peut raconter une exposition en quelques cent cinquante pages, elle retrace trente ans de carrière. Vu le coût du projet, sa réalisation n’aurait pas pu être menée à terme par le seul éditeur. Des mécènes comme la SBS, Pro Helvetia, le Fonds Rapin, Teo Jakob ou les collectionneurs privés ont ouvert leur porte-feuille. Sollicitée, la Ville de Genève, à cause de ses difficultés budgétaires et malgré la politique de l’arrosoir qu’elle affectionne, a sèchement refusé d’apporter une petite contribution. Elle se rattrapera peut-être autrement.

Comme le rappelle Françoise Jaunin, Grosclaude peint contre (« Contre les injustices du monde, contre la bêtise et l’absurdité, contre sa propre angoisse existentielle, contre l’inguérissable blessure de l’être »). L’artiste a ressenti le (provisoire) refus de l’officialité genevoise non pas tant comme une vexation que comme l’expression du désordre habituel des choses. Le bouillonnement de la culture et de la création désempare souvent le politique. Mais, comme beaucoup d’autres artistes, Grosclaude se situe en dehors de ces jeux stériles.

Originaire d’ici, le peintre a un faible pour Genève, mais l’introspection qui en émane et la tradition calviniste ne sont pas son fort. « On est ce qu’on est, explique-t-il. je ne fais pas de l’introspection, mais du développement. La peinture, ce n’est pas intérieur. Avant tout, c’est se développer vers l’extérieur, essayer de s’ouvrir. La peinture, c’est une aventure ».

Couche par couche

Cette aventure, Groaclaude l’a attaquée dans les années 60 avec l’huile et l’acrylique. En 1976-78, il a pris le virage du pastel. « Le mot pastel, écrit Fritz Billeter, le préfacier du livre, évoque invariablement la suavité des teintes, la grâce d’un Renoir ou le scintillement poudré du rococo« . Mais, chez le peintre genevois, les pastel « ne sont ni doux ni suaves, ils sont «masculins».

Si, en cours de route, il a changé de matière, Grosclaude n’a jamais lâché sa trajectoire. D’une part, il construit toujours ses tableaux couche par couche. De l’autre, parmi ses formes abstraites accumulées ou imbriquées, il place constamment une figure, un masque ou une tête, voire une étoile, sortes de vigiles qui « nous rappellent (…) que, au-dessus de nos têtes, une puissance aveugle domine« .

Grosclaude, dès ses débuts, a essayé de montrer, comme le dit Fritz Billeter, « quelque chose de comparable à une explosion ou une implosion de l’être ». Même s’il prend aujourd’hui un nouveau départ, le peintre genevois n’a jamais dévié d’une route d’incandescence sous les étoiles.

Alain Penel

 

Tribune de Genève – samedi-dimanche 19-20 mars 1994